Comment parler de Thoai ? Il y a de l’indicible… Chacun de nous, je l’espère, rencontre au cours de sa vie des êtres qui nous bouleversent, qui nous font regarder plus haut, au-delà de nos certitudes. Thoai est de ceux là.

Thoai est pour moi une énigme. Il est tout à la fois un enfant d’une maturité au-delà du commun, un jeune homme drôle et sérieux, avec une intelligence hors du commun. Il est dur, intransigeant, généreux. En quelques années, il a su devenir celui à qui tout le monde s’adresse en toute confiance : les habitants de Tan Thoï, les enfants, les membres des Autorités, le chef de la police… Son parcours incroyable mérite le détour.

Un parcours, une rencontre

En septembre 2015, un article du journal Tuổi Trẻ posté sur les réseaux sociaux a retenu toute mon attention. Pourquoi ce jour là ? Pourquoi cet article là ? Je n’en sais rien mais jamais je ne remercierai assez le hasard. L’article s’intitulait : « L’enfant qui ramassait des ordures pour entrer à l’université ».

Extrait du journal “Tuổi Trẻ” (un grand merci à THANH PHONG pour la traduction) :

3 heures du matin, Minh Thoai NGO, l’élève du lycée général de Doc Binh Kieu, district de Cai Lay, semble tout petit à côté de sa tante, Mme Thi Nguyet TRAN, qui pousse le chariot de déchets dans le brouillard du matin. Après 3h à travailler fiévreusement, l’un balaye et collecte les déchets, l’autre les ramasse et les met dans le chariot. Thoai prend un moment de repos pour une petite conversation. Essorant son vêtement mouillé par la sueur qui tombe dans la rue, il raconte : «Je travaille comme éboueur depuis le CM2 , il y a 8 ans, et grâce à ce travail je gagne 200.000 dongs (note du traducteur : environ 8€) par mois. J’utilise cette somme pour aider ma tante à payer mes frais de scolarité et la nourriture, et maintenant pour les dépenses à l’université ».

« Thoai est pauvre matériellement mais il est riche de volonté et d’énergie de vie. Je lui ai demandé pourquoi il n’a pas peur du ridicule (vis à vis de ses camarades) lorsqu’il travaille comme éboueur, il m’a dit qu’un éboueur est celui qui gagne sa vie à la sueur de son front, alors ce n’est pas honteux » raconte le professeur Ngoc Xuyen HO.

« Les jours de pluie, j’ai vu ce jeune homme pousser le chariot de déchets. Je suis fort , mais je n’ai pas pu retenir mon émotion. Thoai est vraiment pauvre mais il n’a jamais quitté ses études. Je parle toujours de son courage à mes élèves », raconte le professeur Gia Huy LAI.

Son enfance

Thoai a manqué de l’amour de ses parents très tôt à cause du divorce lorsqu’il était en 5ème. Sa mère l’a abandonné (elle était endettée) et il est venu vivre avec sa grand-mère. L’année suivante, celle-ci décède. Il est alors recueilli par sa tante. Sa tante travaille comme une éboueuse alors Thoai demande à l’aider. Ayant peur que le travail soit trop dur pour Thoai, elle lui propose de collecter seulement les déchets des foyers du quartier. Mais, il insiste pour venir travailler au marché de Cai Lay afin de gagner plus.
« Ce jeune est maigre et sec. Quand il était en CM2 personne ne le voit. Il pousse la grosse poubelle, mais personne ne peut le voir on ne voit qu’un chariot qui roule très rapidement dans la rue. Alors on plaisante et on dit que c’est une poubelle magique qui roule toute seule. Malgré la grande pauvreté, il est motivé .Quand il collecte les déchets, il n’oublie pas de ramasser les déchets recyclables (note du traducteur : au Vietnam, les déchets recyclables se vendent cher) pour gagner un peu plus » raconte M. Hung Dung TANG, un éboueur qui est dans la même équipe que Thoai.
Quand il ne collecte pas les déchets, Thoai est bénévole dans un établissement qui fabrique des herbes médicinales vietnamiennes, et on lui donne, en échange, un peu de sucre, de sel, de riz pour se nourrir.
Thoai a en charge de couper des herbes, de les faire sécher au soleil et aussi de livrer des paquets d’herbes médicinales aux magasins ou aux pagodes qui en ont besoin. Il me donne tout l’argent qu’il gagne. Je lui demande pourquoi il me donne tout, il répond alors que pour pour lui je suis comme sa maman car je l’ai recueilli. » raconte sa tante Nguyet.

Les relations affectives avec les enseignants

Quand on demande à Thoai s’il trouve du temps pour étudier malgré tout son travail, Thoai prend un air méditatif et répond: « malgré le divorce de mes parents, tous les professeurs m’apprécient alors je dois avoir de bons résultats comme aujourd’hui ». La personne dont Thoai parle beaucoup est Prof. Gia Huy LAI, le responsable de la classe de terminale. « Les frais de scolarité en terminale se portent à seulement quelque centaines de milles dongs (environs de 10€) mais c’est une somme énorme pour ce jeune et sa tante, alors j’ai demandé au Conseil du lycée de le dispenser des frais supplémentaires de scolarité. Quant aux frais principaux de scolarité, j’ai fait une collecte auprès de mes amis dans le club de café du matin pour une somme de 300.000 dongs/mois, en espérant que son parcours scolaire voit les difficultés s’estomper partage Prof. Huy. L’examen national du BAC arrive, mais Thoai aide encore à sa tante à collecter des déchets explique Prof. Ngoc Xuyen HO.
« Ce jeune se gratte la tête et ne dit rien. Le pauvre, il est face à tant de difficultés depuis de son enfance » – se souvient Prof. Xuyen. Ces jours-ci , elle lui a donné 1 million dongs (environ 40€) grâce à une collecte auprès de ses amis. Il gère avec parcimonie cet argent et le dépense soigneusement pour le transport et pour les repas. Le matin, il va en bus, à midi il mange grâce à l’aide de « l’équipe philanthropique», Thoai s’explique : « on n’a pas le droit de dépenser l’argent de l’aide, c’est l’équivalent de ce que je gagne en un mois. Après l’examen, j’économise 500.000 dongs ». Thoai a obtenu 19,75 points, et il est sélectionné pour entrer à l’Université de Technologie de Poste et Communication, spécialité Electronique de Télécommunication (agence du Sud).

Rencontre avec Thoai

Après avoir lu cet article, j’ai souhaité retrouver ce jeune garçon. Un pari un peu fou. Grâce à mon réseau d’amis au Vietnam j’ai réussi à entrer en contact avec Thoai en octobre 2015. Nous avons eu cette immense chance qu’il vive dans la province de Tien Giang, non loin de Tan Thoï. Par mails nous avons peu à peu fait connaissance et nous sommes donnés rendez vous fin décembre à Saigon. Dès notre arrivée à Saigon, Thoai est venu nous voir et nous ne nous sommes plus quittés ! C’était alors un jeune homme de 18 ans au sourire lumineux et à la voix calme. Il a raconté son histoire chaotique sans colère, sans ressentiment. Le divorce de ses parents qui l’abandonnent ensuite, sa vie avec sa tante, les nuits à ramasser les poubelles dès son plus jeune âge pour payer sa scolarité. C’est sa vie et il l’accepte. Il est en première année à l’école d’ingénieur et travaille dans un café pour survivre. Quand il rentre chez sa tante, il continue à l’aider la nuit à ramasser les déchets. Pendant ce séjour ,Thoai est venu avec moi à Tan Thoï, qu’il ne connaissait pas et très vite a su se rendre indispensable dans l’association.

Thoai et Pousse-Pousse

De sa vie en solitaire, Thoai a gardé l’habitude d’observer les gens qui l’entourent. Rien ne lui échappe. Il est à coup sûr doté d’un sixième sens. Silencieux, il écoute au-delà des mots. Il décrypte les sourires et analyse les attitudes. Comme si son enfance douloureuse l’avait mis en alerte permanente. Thoai est bardé de défenses : il ne s’attache pas ou peu et sans doute se protège-t’il ainsi de tout abandon éventuel. Je ne sais pas pourquoi il m’a choisie, moi. Pour lui c’est une évidence. Pour moi un mystère. 

Passionné par le travail de Pousse-Pousse, il s’est très vite impliqué dans l’association et en deux ans, a réussi à franchir la barrière de la langue : autodidacte, c’est seul qu’il a appris à parler français ! Aujourd’hui, il s’exprime de façon fluide, ponctuant parfois son discours d’expression bien française, qui le font hurler de rire.

Thoai est indispensable pour Pousse-Pousse.

Avant chacun de mes séjours nous préparons ensemble le programme à soumettre aux Autorités. Il passe commande pour les peluches, les livres les cahiers… Il négocie les prix, discute les jours de livraison. Lui si doux, devient redoutable quand il s’agit de Pousse-Pousse : il veut toujours le meilleur dit-il.

A chacun de mes séjours au Vietnam il m’accompagne où que j’aille. Il connaît tous les enfants parrainés, leur histoire aussi. Sa mémoire phénoménale m’est d’un grand secours. Sur place, il organise les visites aux familles, dans ce village où tout le monde à la même adresse. Pas de nom de rue, pas de numéro de maison, les distances se calculent en ponts : « cet enfants habite de ce côté du village, il faut passer trois ponts ». Je serais bien incapable de m’y retrouver, dans cette jungle, sur ces sentiers étroits.

Lui qui vit à Saigon, il est devenu très connu à Tan Thoï. Quand un habitant le croise seul il lui demande « où est Isabelle ?» et quand je suis seule on m’apostrophe « Mais où est Thoai ?». Il assiste avec moi à toutes les réunions avec les Autorités et à l’été 2019 il m’a accompagnée à HANOI recevoir le document précieux attestant du renouvellement de l’agrément ONG. Il fait l’unanimité auprès des nombreux parrains venus à Tan Thoï.

Pour les enfants de Tan Thoï, il est Anh Thoai, le grand frère. Il est pour eux une référence, un exemple. Ils écoutent quand il parle et le respectent. Tout petit, il a connu la faim, les moqueries car il n’avait qu’un seul pantalon et une seule chemise qu’il lavait le soir. Personne pour l’encourager, le regarder, le soigner. Alors pour Thoai, les enfants ont cette chance immense d’être parrainés alors ils doivent faire des efforts pour continuer leurs études le plus longtemps possible. Mais sous ces airs durs et intransigeants, Thoai est un cœur tendre, qui ne supporte pas l’injustice. 

Il découvre parfois ce qu’est l’insouciance lors de petits moments volés à son existence austère. Il vient de passer brillamment ses examens et à l’été 2019 a dû faire un stage à Saigon. Il a négocié de pouvoir rentrer chaque jeudi soir à Tan Thoï afin de m’aider sur place. Son travail dans l’association (bénévole bien sûr) lui confère sans doute une place, un statut qui l’aident à tenir debout. En ce moment il travaille sur sa thèse et fin décembre 2019 il sera diplômé à l’école d’ingénieur.

Il vit comme un ermite, enfermé dans sa petite chambre, quartier 9. Il ne sort que pour acheter un bol de soupe ou un peu de riz. Il étudie jour et nuit et m’accompagne dans mon travail pour Pousse-Pousse. Thoai est ritualisé, sans doute pour se sentir sécurisé. Je l’appelle matin, midi et soir et nous parlons des enfants, des actions à mettre en place, de la pluie qui inonde les rues et depuis un an de son projet.

Le projet de Thoai : un master et un doctorat en France

Au fil des années, au contact des parrains et marraines, Thoai a beaucoup appris sur notre culture. Ce qui le passionne ce ne sont pas les monuments, les endroits touristiques mais notre mode de vie, nos coutumes, nos habitudes. Tout l’intéresse et peu à peu il a construit son projet : venir en France avec deux objectifs :

  • Intégrer l’ISTIA pour suivre un master 2 « Parcours système et dynamique des signaux » ou intégrer l’université pour un master ACDI (Analyse, Conception et Développement Informatique). Il souhaite ensuite poursuivre, à l’exemple de Phong, vice président de Pousse-Pousse, un doctorat.
  • Maîtriser parfaitement le français pour pouvoir aider davantage Pousse-Pousse.

Même s’il maîtrise la langue française, Thoai a besoin d’un certificat B2 pour intégrer son master. Il a donc contacté le Centre de Langue Française pour Etrangers ( ceLFE) qui lui propose un trimestre de cours intensif à partir de février 2020 avec à l’issu de cette formation un diplôme universitaire lui permettant d’obtenir le niveau B2 nécessaire à son inscription en master.

Thoai est devenu indispensable au bon fonctionnement de Pousse-Pousse. Depuis 4 ans, il a su nous prouver son intérêt, voire sa passion pour l’association. Sa connaissance des institutions vietnamiennes nous est nécessaire et à ce jour je peux clairement dire que sans lui Pousse-Pousse n’urait sans doute pas connue l’évolution qui est la sienne depuis 3 ans. Sa venue s’organise peu à peu, mais il nous faut trouver les fonds nécessaires à son inscription à université. Bien sûr, il travaillera le soir et nous sommes déjà en train de prospecter. Mais les nouvelles dispositions gouvernementales en ce qui concerne les hausses des frais d’inscription pour les étrangers ne sont pas faites pour nous rassurer. Nous allons sans doute lancer une cagnotte participative sous peu. Thoai mérite notre intérêt et notre mobilisation.

Par Isabelle, présidente de Pousse-Pousse (août 2019)